Josse: "Avec de grands yeux"
Le 03/02/12 à 20h13
Passé par la Solitaire, la Volvo Ocean Race et le Vendée Globe, Sébastien Josse passe d'une coque à trois, s'aventurant à 36 ans sur un nouveau support, le multicoque, à la barre de Gitana X, le MOD 70 de la flotte de Groupe Edmond de Rothschild. Trois mois après la réception de son nouveau jouet, le Niçois, en stage à Agadir, fait part de ses premières impressions.

Sébastien, comment passe-t-on du monocoque au multicoque ?
C'était un peu l'inconnu. La première chose que j'ai faite en arrivant chez Gitana, c'est d'aller voir Vincent Lauriot-Presvot (architecte spécialiste du multicoque) pour avoir un éventail de tout ce qui avait été fait d'un point de vue architectural dans le multicoque, histoire de voir sur quoi je m'embarquais, sur quel type de support j'allais naviguer. J'ai beaucoup échangé avec les gens qui ont de l'expérience dans le multicoque. Je me suis renseigné sur ce qu'il ne fallait pas faire. Mais les premières navigations sur Gitana 11, c'était la découverte. Il y a un peu de stress la première fois, et c'est encore le cas quand les conditions sont musclées. Il y a de la tension. Je découvre le fait de naviguer sur le fil, de ne pas avoir ce mauvais réflexe qui pourrait devenir une erreur fatale. J'en suis là.

Le plaisir existe-t-il quand même ?
Oui, c'est étroitement lié. Ce stress, cette tension sur ces bateaux qui démarrent en un quart de seconde vous procurent un plaisir dingue. Ça faisait des années que je regardais ça avec de grands yeux. Quand Cammas a eu son multi (à l'époque des 60 pieds en 2000), ça faisait rêver tous les mecs de notre génération. Mais on ne donne pas la barre d'un multicoque à un jeunot, Franck était une exception. Ce n'était pas un manque d'envie mais plus une histoire d'opportunités.

Elle s'est présentée à vous via le Groupe Edmond de Rothschild et sous la forme de ce nouveau circuit, le MOD 70, dont la première caractéristique est d'être monotype. Idéal pour basculer ?
Oui, pour des mecs comme moi avec très peu d'expérience du multi, le bateau est livré clés en main, on sait qu'on va pouvoir tirer dessus, que ce n'est pas du papier à cigarette. C'est une version assagie des Orma, il n'empêche que ça va très vite. Donc oui, la monotypie était un plus pour moi. Mais pas seulement pour moi, c'est aussi un plus pour le circuit, qui permet de ratisser plus large. Un mec qui fait du Figaro, s'il s'entoure un peu, peut y venir, pas comme à l'époque où, si tu n'avais pas fait un ou deux bateaux, tu étais exclu. Et puis la monotypie, c'est surtout le fait de partir à armes égales, ça remet l'entraînement en équipage en haut de la pile des priorités, devant les heures de bureau d'études et de développement. Et là, on entre dans le deuxième aspect du MOD 70 : ce n'est pas fait pour faire du solitaire. Tout ne repose plus sur la personnalité d'un skipper qui pouvait être très bon sans forcément s'entraîner. Là, il y a une cohésion à avoir à six (au large) ou à huit (sur les régates in-shore). Et ça peut prendre plusieurs mois, voire plusieurs saisons, de trouver les automatismes.

"C'est la confrontation qui nous permettra de franchir un cap"

Est-ce pour cette raison que vous êtes à Agadir depuis deux semaines désormais et jusqu'à fin février ?
L'idée n'est pas de faire plus que les autres pour en faire plus. On a eu le bateau un peu tard (mi-octobre) et on n'avait pas tous une grosse expérience du multicoque. Donc on a décidé de ce stage, chose qui ne se faisait pas avant, pour rattraper le temps perdu, sachant qu'ici les journées comptent double. Ça permet de découvrir le bateau, de créer cette cohésion d'équipe indispensable, pour se mettre au niveau avant de commencer à régater avec les autres entre mars et juin, lors des régates d'avant-saison qui seront des entraînements grandeur nature à six. On va progresser très vite pendant ces deux mois, mais c'est la confrontation qui nous permettra de franchir un cap.

Ce genre d'initiative est peu répandu dans la voile française. Avez-vous trouvé un équipage réceptif ?
Il a été aussi choisi pour ça. Ce stage reflète une manière d'envisager la voile. Depuis dix ans, l'hygiène de vie d'un marin a changé. Non pas que j'y attache une grande importance mais ça démontre la personnalité de chaque personne... Ça ne veut pas dire qu'un marin ne peut pas fumer à bord s'il court aussi vite que toi. L'équipage a été fait sur ce critère, sur la motivation, sur l'expérience, car si tous n'ont pas une grosse expérience du multicoque, il y a quand même de gros CV. Ce qui m'importe, c'est d'avoir des gens peut-être moins performants sur un run (un parcours court) mais lucides, qui savent résister à la fatigue sur un parcours d'une semaine au large. Et pour moi, l'école de la Solitaire est l'une des meilleures dans ce cadre. Quant à l'expérience du bateau, ça s'apprend vite, car ce n'est que de la technique.

Vous êtes sur le papier plutôt léger par rapport à la concurrence. Pourquoi ?
C'est vrai qu'on est un équipage de crevettes ! Le plus musclé, c'est Christophe (Espagnon), qui doit faire 85 kilos. C'est un choix... Il me reste encore la possibilité de faire rentrer des personnes sur les régates in-port si on pense que c'est nécessaire. Mais la technique et l'endurance peuvent largement compenser un mec de 100 kilos qui fatigue au bout d'une heure. Ce n'est qu'un avis, peut-être que je me trompe... J'ai d'abord regardé l'expérience des gars avant le physique, car c'est de la course au large et il faut des mecs qui savent barrer, savent régler, savent faire fonctionner un bateau. Qui ont un sens marin, pour simplifier.

Roland Jourdain et son équipe vous ont rejoint jeudi avec Veolia Environnement. Quel intérêt avez-vous à vous entraîner ensemble ?
Rester deux mois ici tout seul, on finit par s'ennuyer et surtout par ne plus progresser. J'ai proposé à "Bilou" en juillet de venir s'entraîner avec nous, il n'a pas hésité longtemps car il a eu la même réflexion que moi : après trois semaines à Concarneau en juin, il a commencé à tourner en rond. Il a plus appris en trois jours lors du Fastnet qu'en trois semaines à Concarneau. "Bilou" savait que ça serait intéressant pour les deux bateaux. Après, on a fixé des règles : on partage tout, l'entraîneur, les photos, chaque matin on définit l'axe de travail ensemble, bref on essaie que ça soit le plus collégial possible.

Est-ce à dire qu'il n'y a pas de secret en MOD 70, en raison notamment de la monotypie ?
Il y aura toujours des secrets. Parce que l'être humain est ainsi fait qu'il croit que tu es plus intelligent que le voisin, parce que tu fais ton truc dans ton coin. Mais on sait tous où on peut grappiller en termes de performance. Après, il y aura certainement des méthodes différentes entre les bateaux, des organisations différentes, une communication différente... Si certains feront semblant d'avoir des secrets, ça sera peut-être plus de l'intox plus qu'autre chose. Ce qui fait partie du truc, ce n'est pas innocent...

Après quelques jours d'entraînement, où en êtes-vous ?
Dans certaines conditions, notamment de 0 à 18 noeuds, on pourrait gagner des manches. Autour de 30 noeuds, ça devient des conditions extrêmes pour le bateau. Et si on ne répète pas 50 fois les manoeuvres dans ce type de conditions, on ne peut pas savoir comment progresser.
Service LIVE TV Premium

Votre abonnement ne vous permet pas d'accéder au service LIVE TV Premium.

Découvrir le service LIVE TV PremiumSouscrire à l'offre LIVE TV Premium