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BARON NOIR : Entretien avec Éric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon, les auteurs de la série

  • Baron Noir
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  • 05 Févr. 2016

C'est dès 2012 que les deux scénaristes Jean-Baptiste Delafon et Éric Benzekri proposent la production d'une série authentique dans sa description du monde politique et très romanesque quant à son personnage central, Philippe Rickwaert appelé le "Baron noir". Les deux plumes derrière la série politique nous en disent plus sur la genèse de ce projet.

Comment la série est-elle née ?

Éric Benzekri : Avant d’être scénariste, j’ai longtemps milité en politique: du syndicalisme étudiant jusqu’au conseil de certains députés, ministres et candidats à la présidentielle. L'élément déclencheur de Baron Noir est venu du constat de la troublante similitude entre ce que j’ai vécu en politique et ce qui est raconté dans Les Soprano et À la maison-blanche. Dans la première de ces séries, une plongée dans une famille mafieuse du New Jersey, il est question de clans – si semblables aux "courants" que j’ai bien connus – où les fidélités, les allégeances et les trahisons se font et se défont sans cesse… Au centre de la seconde se trouvent les idées et les rêves, qui ne sont pas extérieurs à la chose politique, contrairement à ce qu’on en voit au premier abord. La figure du personnage principal de BARON NOIR, Philippe Rickwaert, est née de notre envie de mettre en scène ce mélange a priori contradictoire mais bien réel.

De gauche à droite : Éric Benzekri et Jean-Baptiste Delafon

« Cette première saison de Baron Noir décrit le processus de décomposition de la politique, à partir du destin individuel de nos personnages. »

Qui est vraiment le Baron Noir ?

Jean-Baptiste Delafon : Il y a chez lui un désir de revanche sociale. Il n'a pas fait l’ENA et est l’élu d’une circonscription ouvrière. Vers la fin de la saison, on entend ceci : "En politique, la haine, c’est mieux que les diplômes." Le cœur du personnage se trouve là.

E.B. : Rickwaert aurait pu être un leader au temps de Jaurès. Il a une vision, des valeurs, un charisme. Mais sa famille politique, comme le dira le président socialiste Laugier, "a déserté le militantisme pour la gestion". Dès lors, si le Baron Noir croit à ce qu’il fait et à ce qu’il dit, de nombreux détours s’imposent à lui, d’autant que c’est un solitaire à la personnalité ambivalente.

J-B.D. : Le monde politique est hyperviolent. On passe par des raisonnements stratégiques assez complexes, mais au fond beaucoup de choses se rapportent à cette violence intime, qui est souvent à la base d’une bonne série.

E.B. : Soit tu es fort et tu survis, soit tu es balayé et les conséquences peuvent être lourdes.

J-B.D. : Dans ce contexte, l’apport de Kad Merad a été très important. Il a une âme populaire qui est aussi celle du personnage. Grâce à lui, nous n’avions pas besoin d’insister sur les origines ouvrières de Rickwaert. Kad n’a rien d’un jeune premier et peut faire passer le sentiment qu’un homme politique séduit d’abord par les idées et le verbe.

Amélie Dorendeu, interprétée par Anna Mouglalis, représente l’opposé de Rickwaert : la gauche bourgeoise.

E.B. : La gauche techno. C’est une énarque. Les choses ne sont pas plus faciles pour elle, en ces temps de contestation de la Commission européenne, de "complotisme" et de crise des élites. Avec elle, la série oppose (et rapproche, aussi…) deux familles de la gauche, l’école militante et celle de l’ENA.

Laugier, interprété par Niels Arestrup, est un président de la République fraîchement élu.

E.B. : Sous les traits de Niels, Laugier possède l’autorité naturelle et le pouvoir de séduction d’un Mitterrand, mais au temps de Twitter il lui est impossible de composer avec le silence. La communication à la Jacques Pilhan, c’est (malheureusement) terminé. Dans la vie politique actuelle, ce ne sont plus les élus et les dirigeants politiques qui définissent et structurent les séquences médiatiques, mais l’inverse. Cela renforce le sentiment de leur impuissance.

Éric Benzekri avec Ziad Doueiri le réalisateur de la série.

BARON NOIR montre la politique du côté de l’action militante.

J-B.D. : Nous restons à hauteur d’homme et insistons sur l’aspect bande, famille. À chaque fois qu’Éric me racontait ses aventures en politique, cette dimension-là m’impressionnait. La politique, ça se termine toujours par "combien de bataillons ?". On voit très peu cela dans les fictions, où il est souvent question de parties d’échecs à vingt mille kilomètres au-dessus des gens. Ici, nous parlons d’enracinement, de fiefs, d’un homme politique avec un territoire. BARON NOIR est très ancrée dans la réalité française.

« Dans la vie politique actuelle, ce ne sont plus les élus et les dirigeants politiques qui définissent et structurent les séquences médiatiques, mais l’inverse. »

Pourquoi souhaitiez-vous que les protagonistes soient marqués par leur appartenance politique ?

E.B. : Nous avons utilisé les vrais noms de partis et de médias car nous pensons qu'on ne peut pas entrer dans une série politique si l'on met en scène de faux partis et un monde médiatique parallèle. L’autre élément important est que nous ne voulions pas d’un personnage observant la politique en surplomb. Il fallait que le Baron Noir se trouve au cœur de la mêlée, donc forcément dans un camp.

J-B.D. : La politique domine le récit. Les personnages se construisent en fonction des situations politiques et non l’inverse.

E.B. : Malgré cela, Baron Noir est très romanesque. Au fil de l’écriture, nous nous sommes éloignés de la chronique pour basculer dans un univers à la dramaturgie tendue.

Pour vous, quel est le sujet principal de cette première saison ?

E.B. : Les huit épisodes dressent le portrait d’un monde qui s’en va. D’un côté, l’industrie avec ses ouvriers, ses références; de l’autre, la pratique politique liée au militantisme à l’ancienne fait de réseaux d’éducation populaire, d’associations, du maillage de la population. Tout cela disparaît et des quartiers entiers sont abandonnés… Et comme la politique a horreur du vide, d’autres prennent la place : le FN et les barbus. Cette première saison de Baron Noir décrit le processus de décomposition de la politique, à partir du destin individuel de nos personnages.

« La politique domine le récit. Les personnages se construisent en fonction des situations politiques et non l’inverse. »

Comment ne pas tomber dans le piège de la dénonciation du système, à l’heure où les politiques sont montrés du doigt ?

J-B.D. : On aimerait bien que dans la réalité un seul personnage politique en France soit du niveau des nôtres… Nous aimons sincèrement Rickwaert, Dorendeu et Laugier. Le parcours pour arriver au pouvoir implique certains passages au feu rouge qui peuvent se payer cher. Mais Philippe Rickwaert n’est pas un voleur, il ne s’enrichit pas personnellement, contrairement à certains cas réels.

J-B.D. : Les uns et les autres se retrouvent dans des situations extrêmes, et n’ont en face d’eux que des mauvais choix pour sauver leur peau et leurs idées. C’est à la fois dégueulasse et ça ne l’est pas. Nous mettons le spectateur en prise avec cette situation ambiguë où le sentiment du "tous pourris" n’a pas sa place.

E.B. : Même si notre but est évidemment d’abord de proposer une bonne fiction efficace, on a forcément une responsabilité quand on écrit une série politique. On ne peut pas se complaire dans le sordide. Mais quel intérêt aurait une série politique décrivant un monde de Bisounours idéalistes ? À un moment, Rickwaert explique à propos du parcours de Mitterrand : "Il y a l’abolition de la peine de mort, mais il y a aussi la francisque. Alors, que fait-on ? On jette tout ?" Nous n’avons pas de réponse toute faite. Seulement une conviction : le monde politique est ambivalent. Et tant qu’il y a de l’ambivalence, il y a de l’espoir.

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